De temps à autre, quand l’actualité lui donne matière à réfléchir, Monsieur Z prend la parole. Sans calendrier imposé, avec un regard libre et personnel. Ses éditos expriment son point de vue, pas une position officielle de ZAP.RE.
Avant-propos de Monsieur Z
Que les choses soient claires : cet éditorial n’est ni un procès du Grand Raid, ni une remise en cause de ceux qui y participent. L’épreuve demeure une formidable aventure humaine, sportive et collective, dont La Réunion peut légitimement être fière.
Le Grand Raid est ici un point de départ, un prétexte au sens littéraire du terme, pour explorer une question qui dépasse largement les sentiers de notre île : quelle place accordons-nous à la souffrance, au dépassement de soi et à la reconnaissance dans notre société ?
Il ne s’agit donc pas de juger ceux qui courent, mais de nous interroger sur ce que nous admirons, sur ce que nous valorisons et, peut-être, sur ce que nous ne voyons plus.
Car parfois, le sport ne raconte pas seulement l’histoire de ceux qui le pratiquent. Il raconte aussi celle de la société qui les regarde.
« Il est des souffrances que l’on cherche à fuir, et d’autres pour lesquelles on paie un dossard. »
Samedi 24 octobre, sur le parvis de la mairie de Sainte-Marie, Judicaël Sautron est accueilli sous une haie d’honneur.
Quatrième de la Diagonale des Fous, premier Réunionnais à franchir la ligne d’arrivée, il vient de parcourir les montagnes de son île en 24 heures et 38 minutes. La foule applaudit. Les élus sont présents. Une commune célèbre son champion.
La reconnaissance est méritée. L’exploit est incontestable.
Mais derrière cette scène de liesse populaire se cache une question qui dépasse largement le sport.
Que célébrons-nous exactement ?
La performance, bien sûr. Le courage, certainement. La persévérance, sans aucun doute.
Mais aussi, d’une certaine manière, la souffrance.
Car le Grand Raid ne récompense pas seulement ceux qui vont vite. Il consacre ceux qui ont su endurer. Ceux qui ont continué malgré la fatigue, les douleurs, le sommeil qui manque et le corps qui réclame l’arrêt.
La douleur, habituellement considérée comme un signal d’alarme, devient ici une épreuve à traverser.
Et l’on applaudit celui qui l’a surmontée.
La souffrance choisie, la souffrance subie
Il y a quelque chose de singulier à observer cette ferveur dans le contexte réunionnais.
Notre île traverse des tensions profondes. La vie chère occupe les conversations, du prix du carburant à celui du panier de courses. Les difficultés sociales persistent. Le narcotrafic et les violences inquiètent. Les mobilisations citoyennes témoignent d’un malaise qui ne se résume pas à quelques manifestations.
Dans le même temps, le débat public se polarise. Les positions se durcissent, la défiance s’installe, et chacun semble parfois sommé de choisir son camp.
Les chiffres donnent une mesure de cette réalité : selon l’Insee, 36,4 % des Réunionnais vivaient sous le seuil de pauvreté en 2023.
Autrement dit, pour une partie importante de la population, la souffrance n’est pas une expérience que l’on programme plusieurs mois à l’avance.
Elle ne commence pas sous une arche de départ et ne s’achève pas sous les applaudissements.
Elle est quotidienne, économique, sociale, parfois silencieuse.
D’un côté, une douleur que l’on cherche à surmonter parce qu’on n’a pas le choix. De l’autre, une douleur que l’on choisit précisément parce qu’on espère pouvoir la surmonter.
La différence est essentielle.
La souffrance volontaire possède ce que la souffrance sociale refuse souvent : un sens, un objectif et une ligne d’arrivée.
Sur les sentiers du Grand Raid, chaque difficulté rapproche théoriquement d’un accomplissement. Dans la vie quotidienne, l’effort ne garantit pas toujours que demain sera meilleur.
C’est peut-être dans cet écart que se trouve une première explication à notre fascination.
Quand le corps devient un territoire à reconquérir
Cette recherche du dépassement de soi ne se limite plus aux montagnes.
Les salles de sport semblent occuper une place toujours plus visible dans notre paysage quotidien. Musculation, entraînements intensifs, course à pied, transformations physiques : le corps est devenu, pour beaucoup, un projet à part entière.
On le façonne, on le pousse, on lui impose des contraintes. On accepte les courbatures, la fatigue et les privations au nom d’une version future de soi-même.
L’expression est d’ailleurs entrée dans le langage courant : « No pain, no gain. »
Pas de progrès sans douleur.
Bien sûr, toute activité physique n’implique pas de souffrir, et la douleur n’est pas une condition nécessaire du progrès. Mais l’idée mérite qu’on s’y arrête.
Dans une société où tant de choses semblent échapper à notre maîtrise, le corps demeure un espace sur lequel nous pouvons agir directement.
On ne décide pas du prix de l’essence. On ne contrôle ni l’inflation, ni le marché du travail, ni les décisions politiques.
Mais on peut décider de courir dix kilomètres de plus. De soulever une charge plus lourde. De perdre du poids. De gagner du muscle. De franchir un sommet que l’on croyait inaccessible.
Le corps devient alors un territoire à reconquérir.
Et la douleur, lorsqu’elle est maîtrisée et consentie, peut prendre une signification particulière : celle d’un effort qui dépend enfin de nous.
Faut-il y voir une forme d’expiation, une manière de transformer les frustrations accumulées en quelque chose de tangible ?
Peut-être pour certains.
Mais il serait abusif de prêter à tous les sportifs les mêmes motivations. On court aussi par plaisir, par passion, pour la beauté des paysages, pour partager un moment ou simplement pour éprouver ses capacités.
Reste que le parallèle mérite d’être interrogé.
Et si, dans une société où l’on peine parfois à changer sa condition, transformer son corps était devenu une manière de reprendre possession de son existence ?
Le nouveau chemin de croix ?
La comparaison peut sembler provocatrice. Elle ne l’est pourtant pas nécessairement.
Dans la tradition chrétienne, le chemin de croix retrace une succession d’épreuves dont la portée ne tient pas seulement à la souffrance, mais au sens qui lui est donné.
Il ne s’agit évidemment pas de comparer un coureur au Christ, ni de confondre une compétition sportive avec une expérience spirituelle.
Mais certains mécanismes symboliques présentent une ressemblance troublante.
Le départ ressemble à un engagement. Le parcours impose ses épreuves. La fatigue confronte chacun à ses limites. Les proches attendent, encouragent, soutiennent. Et l’arrivée prend parfois les allures d’une délivrance.
Il y a les larmes, les embrassades, les corps épuisés et les visages bouleversés.
Ceux qui ont participé au Grand Raid racontent souvent bien davantage qu’une performance chronométrique. Ils parlent d’une rencontre avec eux-mêmes.
Le Grand Raid serait-il devenu une forme de rite de passage contemporain ?
Une épreuve librement consentie pour éprouver sa volonté, donner du sens à l’effort et revenir, sinon transformé, du moins convaincu d’avoir franchi quelque chose ?
Dans une société où les rites collectifs se transforment, l’hypothèse n’est pas dénuée d’intérêt.
La Diagonale des Fous possède ses lieux, ses figures, ses récits et ses héros.
Et, chaque année, ses milliers de participants qui tentent à leur tour la traversée.
Il serait toutefois réducteur de n’y voir qu’une quête individuelle.
Car le Grand Raid raconte également une autre histoire réunionnaise.
Une société de défiance capable de solidarité
C’est probablement l’un des plus beaux paradoxes de cette épreuve.
Alors que notre société semble parfois se fragmenter, le Grand Raid fait apparaître une solidarité presque spontanée.
Sur les sentiers, des inconnus s’encouragent. Des bénévoles passent des nuits à ravitailler, soigner et réconforter. Des familles attendent pendant des heures. Des spectateurs applaudissent des coureurs dont ils ignorent jusqu’au nom.
Il suffit parfois d’une lampe frontale aperçue dans la nuit pour qu’une voix s’élève et encourage celui qui passe.
Une société capable de tant de défiance envers ses institutions et parfois envers elle-même retrouve, pendant quelques jours, le réflexe de soutenir.
La performance individuelle devient une aventure collective.
Le Grand Raid rappelle ainsi que la solidarité réunionnaise ne relève pas seulement d’un discours nostalgique. Elle peut encore se manifester concrètement, dans l’effort partagé et l’attention portée à l’autre.
C’est aussi ce qui rend cette course profondément attachante.
Mais cette communion mérite, elle aussi, une interrogation.
Pourquoi nous est-il parfois plus facile d’encourager un inconnu qui gravit une montagne que de comprendre celui qui peine à traverser son quotidien ?
L’un suscite spontanément notre admiration. L’autre rencontre parfois notre lassitude, notre jugement ou notre indifférence.
Il ne s’agit pas d’opposer les deux, encore moins de reprocher aux Réunionnais d’admirer leurs sportifs.
Simplement de se demander pourquoi certaines souffrances rassemblent quand d’autres divisent.
Dans nos archives — Kouler Lo Ker : la solidarité au quotidien, auprès des personnes en difficulté.
Le prix de l’exploit
Mais toute célébration mérite aussi son regard critique.
Car derrière les images magnifiques, les exploits sportifs et les embrassades à l’arrivée, le Grand Raid possède une réalité moins photogénique.
Celle des corps poussés à leurs limites, des blessures, des abandons, parfois des semaines nécessaires pour récupérer d’un effort extrême.
Selon le bilan de l’organisation relayé par Réunion La 1ère, 1 144 abandons ont été enregistrés sur l’ensemble des cinq courses de cette édition 2026. Autant de parcours interrompus, pour des raisons diverses, qui rappellent qu’aller au bout n’est jamais garanti.
Repère factuel — Le même bilan souligne que le taux d’abandon global est le plus faible des cinq dernières éditions. Un abandon ne signifie pas nécessairement une blessure.
Dans nos archives — Au Grand Raid, le PGHM et le SAMU au secours d’un concurrent avec un exosquelette.
Il y a aussi l’empreinte laissée sur les territoires traversés.
Nos montagnes ne sont pas des stades. Nos sentiers ne sont pas de simples pistes de compétition. Ils traversent des espaces naturels fragiles, mais aussi des quartiers, des villages et des lieux de vie.
Une habitante de Notre-Dame-de-la-Paix, au Tampon, racontait récemment sur les réseaux sociaux avoir découvert des excréments devant son domicile, au lendemain du passage du Grand Raid.
Son indignation était compréhensible. Sa prudence aussi : elle précisait ne pas savoir si le responsable était un participant, un spectateur ou une personne sans lien avec l’événement.
L’anecdote pourrait prêter à sourire. Elle interroge pourtant notre conception du respect.
Comment célébrer le dépassement de soi si celui-ci devait s’accompagner d’un oubli des autres ?
Les déchets abandonnés, les incivilités et les désagréments subis par les riverains méritent d’être considérés, sans pour autant faire le procès de milliers de participants ni ignorer les efforts des organisateurs et des bénévoles.
Car le respect du territoire ne saurait être une simple formalité environnementale.
À La Réunion, cette terre que l’on traverse est aussi celle que d’autres habitent.
Et peut-être faudrait-il rappeler qu’avant d’être un terrain d’exploit, notre île est un lieu de vie.
Le dépassement de soi ne devrait jamais se faire au détriment des autres.
Ceux que l’on applaudit, ceux que l’on ne voit pas
Revenons à Sainte-Marie.
Judicaël Sautron a été accueilli comme un héros. La population, les élus, les clubs sportifs et ses proches se sont réunis autour de lui.
Il faut se réjouir de cette reconnaissance.
Un enfant du pays a accompli quelque chose d’exceptionnel. Il a porté haut les couleurs de sa commune et montré ce que la discipline, l’engagement et la persévérance peuvent produire.
Mais la scène invite à une dernière réflexion.
Notre société célèbre volontiers les performances visibles. Elle aime les classements, les records, les arrivées spectaculaires et les récits de dépassement.
Elle sait organiser des cérémonies pour ceux qui franchissent les lignes d’arrivée.
Elle peine parfois davantage à reconnaître ceux dont l’existence ressemble à une course d’endurance sans chronomètre ni podium.
Le parent qui élève seul ses enfants. Le travailleur qui cumule les horaires. L’aidant qui accompagne un proche malade. Celui qui cherche un emploi depuis des mois sans renoncer.
Eux aussi avancent malgré la fatigue.
Mais leur effort ne possède ni dossard, ni classement, ni ligne d’arrivée clairement dessinée.
Et il serait injuste de leur demander de souffrir davantage pour mériter notre considération.
Peut-être est-ce là que le Grand Raid nous tend, malgré lui, un miroir.
Nous admirons la souffrance lorsqu’elle devient une victoire. Nous sommes parfois plus embarrassés lorsqu’elle ne débouche sur aucun triomphe.
Le Grand Raid n’est évidemment pas responsable des fractures de notre société. Il en révèle peut-être, à sa manière, quelques contradictions. Et il nous rappelle aussi ce dont nous sommes capables lorsque nous décidons d’avancer ensemble.
Ce serait une erreur de lui demander d’être autre chose qu’une grande aventure sportive et humaine.
Mais il serait dommage de ne pas entendre ce qu’elle peut nous raconter.
Car au fond, le plus troublant n’est peut-être pas qu’une île en souffrance célèbre ceux qui choisissent de souffrir.
C’est qu’elle sache si bien les applaudir.
Et si le véritable dépassement collectif consistait à réserver un peu de cette admiration, de cette solidarité et de cette attention à ceux dont le chemin de croix ne s’achève pas à La Redoute ?
Monsieur Z
Relire le premier édito de Monsieur Z — La Possession : couvrir les flammes, comprendre les braises.
Référence statistique : Insee — Revenus et pauvreté en 2023, La Réunion. Le taux de pauvreté porte sur les personnes appartenant à des ménages fiscaux en logement ordinaire, au seuil de 60 % du niveau de vie médian.
Texte de Monsieur Z. Mise en forme et vérification des références : équipe ZAP, avec assistance IA sous supervision humaine. Nos engagements.








